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    November 23

    4ème partie : Arpenter Belgrade

     
     
    4ème partie : Arpenter Belgrade
     
     
     
            1° La carte du Montenegro
     

    Etant donné que je ne vais pas pouvoir randonner en Bosnie à cause des mines antipersonnel, j’ai pris la décision de me rabattre sur le Monténégro, petit état montagneux et pacifique qui vient juste d’arracher son indépendance à la Serbie. Mathieu et Ana m’accompagnent dans Belgrade pour trouver une carte de type IGN. On pousse la porte d’une première librairie où un chat se prélasse dans la vitrine, allongé entre les livres d’exposition, sous l’œil amusé des passants. Ana se renseigne auprès d’un vendeur pour savoir s’ils ont le type de carte que je recherche. Celui-ci doute fort qu’on puisse en trouver : « Ces cartes là sont réservées à l’usage militaire ! » C’est la réponse que plusieurs libraires me feront… Décidemment, il semblerait que je n’aie pas pris la mesure des difficultés pour randonner dans des contrées à peine sorties d’importants conflits, comme les Balkans. Visiblement, il ne suffit pas que la paix soit conclue pour qu’aussitôt tout revienne à la normale !

     

     

    2° Serbe de poche

     

    On s’arrête prendre un café sur la grande rue piétonne Knez Mihailova. Mathieu m’a prêté un petit bouquin, "le serbe de poche". Tout en bavardant, je le feuillette et essaye de me familiariser avec l’alphabet cyrillique, leçon numéro un ! Par rapport à sa petite taille, je charrie Ana au passage, en la qualifiant, elle aussi, de Serbe de poche. Les tables ont été disposées au milieu de la rue. On regarde les Belgradois flâner ou faire du shopping. Il fait beau et déjà chaud, malgré l’heure matinale.

     

     

            3° Stigmates de la guerre

     

    La quête de la carte va surtout me donner l’opportunité d’arpenter le centre de Belgrade en long en large et en travers. Globalement, on ne peut pas dire que ce soit une belle ville. Au cours de sa longue histoire, elle a été occupée successivement par 40 armées et souvent dévastée. La seconde guerre mondiale a été particulièrement terrible, les bombardements de la luftwaffe très destructeurs. Ceux de l’OTAN en 1999, eux aussi, ont fait des dégâts. Ana m’emmène voir une ancienne caserne qui a été laissée en l’état, au cœur de Belgrade, complètement éventrée par les frappes de l’OTAN. J’observe ce spectacle de désolation pendant qu’un tramway indifférent passe devant les ruines. La guerre au cœur de l’Europe il y a moins de dix ans. C’est une abstraction jusqu’à ce qu’on en voit les effets dévastateurs sous ses yeux.

     

     

            4° Le mur de Snezana

     

    D’autres bâtiments portent encore des stigmates de cette tragique histoire. Ana me montre les traces de peinture rouge avec laquelle les opposants à Milošević bombardaient l’ancienne assemblée nationale. Snetzana, la mère d’Ana, opposante de la première heure, ne mâche pas ses mots à propos du dictateur déchu: « c’était un connard et un fou ! ». Issu de l’appareil (dit) communiste de l’ex-Yougoslavie, il a accédé à la présidence de la Serbie en 1989 et la fera lentement basculer dans le fascisme. Une carte postale militante accrochée au mur chez Snetzana dénonce cette sanglante dérive. On y voit une croix gammée noire gangrener une étoile rouge.  Une autre carte, épinglée elle aussi au mur, montre un homme et sa petite fille sur ses épaules faisant face à une impressionnante escouade de policiers, genre CRS. La légende, ironique et lapidaire, indique en anglais « greetings from Serbia », souvenirs de Serbie. Un dernier objet accroché au même mur m’interpelle. C’est une casquette en plastique souple, avec une cible dessinée sur le crâne et une phrase en alphabet cyrillique écrite sur la visière. Snetzana me la traduit : « Otan, puisse un matin Azram Israël te réveiller ». Elle m’explique qu’au moment des bombardements de l’OTAN, Azram Israël était le journaliste qui chaque matin à la télévision, faisait le bilan des pertes humaines et matérielles de la veille et de la nuit !

     

     

    5° "La trahison de la France"

     

    Je me souviens à l’époque, avoir applaudi la décision de l’OTAN d’intervenir contre la Serbie. J’avais été sensibilisé très tôt aux graves violations contre les droits humains exercées par les Serbes au Kosovo, grâce à des militants italiens rencontrés au Mexique. A l’époque, personne ou presque ne semblait se soucier du sort des kosovars. Et puis les Serbes sont passés à une opération de nettoyage ethnique de grande ampleur, en 1999. Loin du criminel laxisme qui l’avait caractérisé lors de la guerre de Bosnie, l’OTAN, avait alors décidé d’intervenir. On était loin de conflits comme la guerre du Golfe : pas de pétrole en Serbie, par contre un peuple musulman persécuté par un dictateur fasciste. Hélas, l’intervention de l’OTAN s’était révélée aussi absurde que dramatique, avec des bombardements sans la moindre précision et l’emploi de missiles chargés d’uranium appauvri. Des écoles, des hôpitaux, un marché, des colonnes de réfugiés avaient été frappés à l’aveugle. Même l’ambassade de Chine a été bombardée créant un grave incident diplomatique ! C’est dire s’ils ne se souciaient pas de viser. Bien plus qu’une mesure de représailles ciblée contre les symboles du pouvoir de Milošević, il s’agissait à l’évidence d’une démonstration de force des Etats-Unis au cœur même de l’Europe. L’objectif semblait plutôt de vouloir démontrer que quiconque s’opposerait aux Etats-Unis, où que ce soit dans le monde, serait plongé dans la terreur, sous un déluge de feu et d’acier. La population serbe n’a jamais compris ni accepté ce déploiement de violence aveugle, pas même les opposants à Milošević. Certains Serbes, plus tard vont d’ailleurs me reprocher « la trahison de la France », qui a participé à ces opérations. Des reproches avec le sourire et sans agressivité, mais des reproches tout de même.

     

     

     

    6° "Il veut payer !!!"

     

    Vers midi, on retrouve Dejan et Snetzana dans un petit resto, un peu à l’écart du centre-ville. J’apprécie beaucoup Dejan qui m’apprend énormément de choses concernant la culture de son pays, parfois à ses dépens. En l’occurrence, j’avais à nouveau insisté la veille pour qu’il me laisse payer l’addition, mais il s’y était catégoriquement refusé. Gêné de me faire inviter systématiquement depuis mon arrivée, j’avais déclaré d’un ton sans appel que la fois suivante, c’est moi qui payerait. A la fin du repas, afin que Dejan ne se ravise pas, je fais mine de vouloir aller aux toilettes et demande, à la caisse, l’addition au serveur. Celui-ci, d’un air interloqué, lance quelques mots en serbe à l’attention de Dejan, qui maugrée une réponse d’un air embarrassé. Je paye et en retournant à la table, je demande à Ana ce que le serveur a dit. Il a dit : « il veut payer !!! ».  Me sentant surpris, elle ajoute : « Dans la tradition d’hospitalité serbe, c’est inconcevable de laisser payer l’étranger, l’invité. » Dejan a toujours l’air gêné. J’éclate de rire et lui dit qu’il n’y a vraiment pas de quoi être mortifié car cet incident a été riche en enseignement pour moi. La stupéfaction et la spontanéité de l’indélicat serveur m’en ont appris plus sur la culture serbe qu’un long discours. Ana et Mathieu appuient mes dires lorsque je lui explique qu’à l’inverse, ma culture française fait que je suis gêné d’être toujours invité sans participer alors que j’en ai les moyens. Je le rassure en lui disant qu’à l’avenir, si je veux payer une fois de temps en temps, je le rembourserai après coup, afin que l’honneur serbe et français soient saufs !

     

    (à suivre)

     

                                                Trikess (FG)

     

     

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