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May 26 3ème partie : Topola, centre spirituel et culturel
3ème PARTIE : TOPOLA, CENTRE SPIRITUEL ET CULTUREL
1° Splendeur de l'iconographie orthodoxe
Si la région de Sumadija, la Choumadie, pour Dejan, est le cœur de la Serbie, Topola pour sa part, est considérée comme le cœur spirituel et culturel de cette région. Cette ville abrite notamment le mausolée de la dynastie des Karadjordjević, l’église orthodoxe St Georges, où reposent notamment les restes de Karadjordje, le fondateur, et de Pierre Ier. Lorsqu’on pénètre dans cet imposant édifice blanc aux trois dômes, on est ébloui. Des mosaïques où prédominent largement le bleu et l’or mais où se manifestent des milliers de nuances chromatiques, recouvrent l’intégralité des parois, du sol aux dômes. Ces mosaïques illustrent essentiellement des scènes bibliques mais on peut aussi contempler, par exemple, des représentations de saints portant dans leurs mains le monastère qui leur est consacré. Une scène de martyrs me marque en particulier, où le bourreau enfonce des clous aux dimensions impressionnantes dans les pieds d’un supplicié. Et puis, la beauté des traits de certains saints m’interpelle. Leur caractère sacré leur prête naturellement une aura intemporelle mais je leur trouve en même temps une modernité surprenante, un trait dont les meilleurs auteurs de manga semblent s'être inspiré. En plus de leur acoutrement très oriental et de la puissance des traits de leur visage, la façon dont ces barbus magnifiques joignent deux doigts avec le pouce leur confère une attitude emprunte de sérénité et de grâce. Au-dessus de nos tête, une énorme couronne renversée, suspendue entre le sol et le dôme principal, faite d’armes fondues, se veut un souvenir de la défaite de Kosovo Polje ( le Champs des Merles en français) au Kosovo, en 1389. C’est là que la coalition kosovare, serbe, bosniaque et albanaise a été vaincue par les Turcs alliés aux Bulgares. Cette défaite allait inaugurer cinq siècles de domination ottomane.
2° Un univers envoûtant
Nous empruntons ensuite des escaliers qui conduisent à la crypte où douze membres de la famille royale ont leur tombeau. La semi-pénombre qui y règne contraste avec la luminosité de l'église à proprement parler. Des bougies dans des verres tantôt rouges, tantôt bleus, suspendues par des chaînettes, diffusent une lueur qui accentue l’atmosphère mystique. Ces halos de lumière illuminent de manière diffuse les arcs de voûtes en enfilade, puis s’estompent dans de mystérieux recoins. La gravité du sépulcre est sublimée ici par les mosaïques, et icônes sacrées aux couleurs chatoyantes qui nous plongent dans une ambiance qui m'évoque l’univers envoûtant des Mille et une nuits.
3° Sur un air de guzla
Topola compte aussi plusieurs musées. Je m’arrête un long moment devant un portrait saisissant qui a traversé les siècles, celui d’un aveugle. A côté du tableau, on peut admirer une "guzla", instrument traditionnel originaire du Montenegro. C’est une sorte de cithare en bois sculpté, avec ici, une seule et unique corde. A l’aide d’un archet, le troubadour slave tirait de cet instrument les notes qui accompagnaient ses poêmes épiques et lyriques. Ana m’explique que la « guzla » exposée ici appartenait à celui dont le portrait me fixe de ses yeux mi-clos, sans prunelle. Il était considéré en son temps comme un maître de cet instrument. Etrange sensation que d’imaginer cet artiste en train de poser pour une œuvre qui va l’immortaliser mais qu’il ne pourra jamais voir. A quoi pouvait-il donc songer lors de cette longue attente, dérive immobile plongée dans les ténèbres ? On peut aussi observer des chaînes et un fouet formé d’un manche et de trois petites chaînettes métalliques qui témoigne des mauvais traitements infligés par les Ottomans aux Serbes. Plus loin, au côté de nombreuses icônes serbes et russes, j’ai la surprise de découvrir un petit carnet ouvert, datant du début du XXème siècle, rédigé en français. Ce carnet appartenait à Aleksandar, le jeune roi assassiné à Marseille qui s'était illustré militairement dans les combats pendant les guerres balkaniques en 1912 contre les ottomans puis contre l'Autriche-Hongrie pendant la 1ère guerre mondiale[1]. Ainsi donc je découvre qu’il a fait ses études à St Cyr. Il écrit dans un français impeccable. Je griffonne à mon tour sur mon carnet une des phrases qu’il a rédigée presque 90 ans plus tôt : « Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous mènent est se condamner à ne jamais les comprendre ». On peut aussi admirer ce qui fut son sabre d’apparat, dont le pommeau en or figure une tête de lion. Un "A" y est gravé surmonté d’une petite couronne, tous deux sertis de diamants et situés sous un rubis incrusté. Enfin, pour mettre un terme à cette matinée ô combien culturelle, on visite rapidement, toujours à Topola la petite église qui a été le lieu de la première sépulture de Karadjordje après que les Turcs ont rendu sa tête. Elle avait été exposée un temps à la porte du sérail d’Istanbul avec une pancarte signalant : « Tête du fameux chef bandit serbe nommé Karadjordje ».
4° Samo Sloga Srbrina Spašava
En sortant, on s’arrête devant une statue érigée en l’honneur du fondateur de la dynastie royale. Sur le socle, un bas-relief représente un homme torse-nu, au corps athlétique, que n’auraient pas renié les artisans de la propagande nazi ou bolchevique. Il brandit un glaive et un bouclier divisé en quatre parties par une croix aux branches égales. Sur chacune d’elle figure un S en forme de clair de lune. J’interroge Ana qui m’en explique le sens : «- Les quatre S sont les initiales de la devise " Samo Sloga Srbrina Spašava" - Ce qui veut dire ? - "Il n’y a que l’accord qui sauve le Serbe" » Je me dis mentalement que cette devise qui sonne comme un vœu pieu semble surtout illustrer les divisions qui ont longtemps prévalu entre eux et prévalent peut-être encore.
5° Le jardin de Rajko et sa vision des choses
L’après-midi, nous allons rendre visite à Rajko et sa femme, à la campagne. C’est chez eux que Dejan et Snezana ont l’habitude d’acheter leur œufs et autres produits frais. Mathieu avait promis de leur ramener une bouteille de mirabelle de Lorraine. Il la leur donne. Sitôt les embrassades terminées, on fait de la place autour d’une petite table ronde disposée sur le côté de la maison, à l’ombre. Chiens et chats se prélassent ou se chamaillent autour de nous. Rajko m’entraîne bientôt, fier de me montrer son très grand potager. Il m’en fait faire le tour, et une main sur mon épaule, me montre les légumes, les tomates qu’on prononce ici « paradise », comme paradis en anglais, les tournesols « pour faire joli », les ruches, le poulailler et la petite bergerie. Par chance, il parle anglais. Entre deux commentaires sur le jardin, il se plaint de la sécheresse, puis d’un air accablé, sautant du coq à l’âne, il me dit que la situation est très difficile. Faisant allusion aux prises de position de Bush favorable à l’indépendance du Kosovo, il me dit que les Etats-Unis veulent s’approprier "leur province". « Heureusement que les Russes s’y opposent !». Rajko a plus de soixante ans, au fond, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il décrypte l’actualité selon la grille de lecture qui a prévalu pendant la majeure partie de sa vie. Pour lui, ce qui se passe au Kosovo est la conséquence d’une guerre froide qui se poursuit sans dire son nom.
6° Des émeutes de banlieue au bunker de Sadam Hussein
Plus tard, à table, alors que nous nous régalons avec des jibanicas, des feuilletés à base de feuilles de bric garnis au fromage et aux oeufs. Sa femme me demande si « Sarkozy, qui est originaire de l’est, va aider les Serbes ? » Devançant mon sourire incrédule Ana lance deux mots en serbes qui ont pour effet de faire rire tout le monde et de détendre l’atmosphère ; « - Qu’est-ce que tu leur as dit ? - J’ai dit : mon cul ! » Je me joins aux rires des autres. Mais Rajko, voulant faire un parallèle avec la France, me demande, comme une confirmation qui irait de soi, s’il je ne trouve pas qu’il y a trop de musulmans en France. Il faut dire que les émeutes de banlieues de 2005 ont été largement médiatisées ici, présentée comme un soulèvement islamique. Sans chercher à nier les problèmes, je reviens sur ce qui a provoqué ces émeutes, la mort injustifiable des jeunes de Clichy, et puis les provocations de Sarkozy cherchant à s’attirer les voix de l’extrême-droite en vue des élections présidentielles à venir[2]. Mais j’insiste surtout sur le fait que les problèmes que rencontrent la France ne sont pas d’ordre ethnico-religieux mais bien sociaux ! Enfin, je précise qu’à mon sens, il n’est pas besoin d’appartenir à une religion en particulier pour être Français, que c’est une de nos plus importantes valeurs républicaines et que donc les musulmans comme les catholiques, les juifs, les protestants, les bouddhistes, les athées et j’en passe ont tout à fait leur place en France. Dans le fond je sens bien que Rajko est vraiment un brave type, un peu dépassé par les événements et je mesure les ravages de la couverture médiatique serbe sur l’opinion. Il faudra sans doute du temps pour que les séquelles de la propagande de Milosevic et des siens s’efface complètement de l’inconscient serbe, même chez les braves gens.
Pourtant Rajko n’est pas un paysan ordinaire, il a longtemps vécu en terre musulmane. Pendant la guerre Iran-Irak, à l’époque de la Yougoslavie titiste, il est allé en tant qu’ingénieur, construire un bunker pour Sadam Hussein, qu’il a connu personnellement. « Quatre étages souterrains, la première chape de béton faisait cinq mètre d’épaisseur. Même les Américains n’en sont pas venus à bout !», me dit-il fièrement. Il m’avoue garder un souvenir merveilleux de Bagdad et ajoute que si ce n’était à cause du chaos actuel, il irait bien y couler paisiblement sa retraite.
Après un bon moment à discuter de tout et de rien, je leur achète un litre de miel et ils m’offrent de la rakia qu’ils font eux-mêmes. Ils m’embrassent comme du bon pain et m’assure que je serai toujours le bienvenu chez eux. C’est drôle, j’ai l’impression de faire déjà un peu partie de la famille mais il est temps de regagner Belgrade.
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