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May 04 2ème partie : Sumadija, la Choumadie au coeur
2ème PARTIE : SUMADIJA, LA CHOUMADIE AU CŒUR
1° Tout se perd !
A la descente du train, mon amie Ana est là pour m’accueillir. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Ca fait vraiment plaisir de la revoir après toutes ces années. Elle n’est pas venue seule. Je salue chaleureusement sa mère, Snezana, qui lui avait déjà rendu visite à Nancy et que je trouve très cool. Celle-ci me présente Dejan, son compagnon, aux cheveux blancs et au visage très sympathique barré par une moustache poivre-sel. Il a la bedaine de ceux qui aiment la vie. Enfin, je salue Mathieu, une poignée de main franche et un regard droit et sympathique. En plus d’être un compatriote de Lorraine, Mathieu est le futur époux d’Ana. Aussitôt, ils m’embarquent pour un petit restaurant. Palabres en serbes avec la serveuse. Dejan a l’air contrarié. Le resto est en train de fermer. Selon le compagnon de Snezana, avant, jamais on ne nous aurait refusé l’entrée mais « depuis que la Serbie se rapproche de l’Europe, beaucoup de choses se perdent, comme le sens de l’hospitalité. - Quoi d’autre, par exemple ? - Plein de trucs, comme le fait que l’alphabet latin a tendance à se substituer à l’alphabet cyrillique. »
2° Une kafana
On atterrit finalement dans une kafana. Ce sont des petits restaurants populaires et peu onéreux, fréquentés par les chauffeurs de taxi, par exemple. L’endroit est très propre. Il y a des tziganes à une autre table. Je pense immédiatement aux films de Kusturica mais l’ambiance ici est beaucoup plus sage. Je découvre qu’en Serbie, la rakia, l’eau-de-vie locale, se boit en apéritif et non en digestif comme ce serait le cas en Europe occidentale. Heureusement on l’accompagne d’une salade. Je suis quand même épuisé par le voyage et on ne va pas tarder à rentrer. Malgré la chaleur, je trouve rapidement le sommeil dans la chambre d’ami du petit appart de la mère d’Ana, au cœur de Belgrade. Alors qu’en France et en plein été, les gens râlent à cause de la vague de froid, environ 15°C, la Serbie affronte une véritable canicule. Il a fait 40°C aujourd’hui, ils en annoncent 44 pour demain ! Que du bonheur !
3° en route pour la Serbie profonde
Je vais rester quelques jours avec Ana et sa famille avant de repartir, sac au dos, pour traverser la Serbie et d’autres républiques des Balkans. Après Budapest, Belgrade ne m’a pas fait, à première vue, une très forte impression. Je suis donc ravi de la proposition d’Ana, de les accompagner quelques jours à la campagne. Dejan y dispose d’une maison de campagne où on pourra supporter plus facilement la canicule. Ils y vont pour préparer le mariage religieux d’Ana et Mathieu, qui aura lieu l’été suivant, choisir le restaurant où se célèbreront les noces, l’église orthodoxe, etc. En montant dans la voiture, Ana s’amuse de me voir mettre ma ceinture de sécurité : « ici, les flics vont trouver suspect si tu la mets ! » Même en passant la main par la vitre baissée à 90km/h, l’air reste très chaud. N’empêche, je préfère largement les 45 degrés secs de la Serbie aux 30 degrés humides de la Guadeloupe. On fait une pause à un petit bar dans une baraque en bois sur pilotis construite au bord d’un lac où quelques jeunes se baignent.
4° Suspicion
Un jeune attire mon regard, le crâne rasé, environ 25 ans, assez athlétique. Il s’assied à une table voisine et commande une bière. Il a une sérieuse cicatrice sur l’avant-bras. C’est peut-être simplement le résultat d’un accident ? J’ai toujours éprouvé une sorte de malaise envers les vieux Allemands : « que faisait-il pendant la seconde guerre mondiale ce paisible grand-père ? ». Cette suspicion d’avoir à faire à un ancien criminel de guerre, je réalise qu’ici, elle peut se porter sur des gars de mon âge, voire plus jeune que moi. C’est un sentiment étrange.
5° Samba et Jouica
La maison de campagne de Dejan se trouve dans un petit hameau appelé Orašac. Au premier abord, j’avoue être un peu déçu, rien de vraiment dépaysant et puis petit à petit je vais me laisser littéralement conquérir par ce petit bout de terre, jusqu’à vraiment l’apprécier. On arrive par un petit chemin, accueilli par deux chiens très laids. Le premier, tout noir et rabougri, n’a qu’un œil. Il s’appelle Samba car un problème de hanche le fait se dandiner ! La seconde est une chienne avec un téton curieusement beaucoup plus gros que les autres. Elle a des airs du Petit Papa Noël des Simpson mais s’appelle Jouica, ce qui, en serbe, veut dire jaune. Ca lui va très bien. En ce moment elle est en chaleur. Samba, malgré son âge vénérable aimerait bien la monter[1] mais d’abord il est trop petit par rapport à elle, et ensuite son problème de hanche ne lui permet pas de rester suffisamment longtemps sur ses pattes- arrières. On m’explique que la Jouica, qui s’est déjà tapée tous les klebs du quartier, n’y serait nullement opposée, d’autant que Samba s’est mis en tête de ne laisser approcher aucun de ses prétendants !
6° Le cœur de la Serbie
A côté de l’entrée se trouve une petite terrasse ombragée sur laquelle il fait bon discuter en découvrant toutes sortes de rakias, l’incontournable eau-de-vie serbe, à la quetsche, à la poire, au coin, ou encore à l’abricot, très parfumée. La maison, simple, compte deux étages et un grand jardin fruitier qui descend jusqu’à la départementale un peu plus bas. Nous sommes en hauteur et jouissons d’une vue plongeante sur les plaines de Choumadie, cette région dont Dejan n’hésite pas à dire qu’elle est le cœur de la Serbie. Il remonte du verger avec un petit panier et nous savourons les quetsches et les poires qu’il vient juste de cueillir. Même si le paysage n’est pas à proprement parler extraordinaire, la plaine sous nos yeux a un côté apaisant, envoûtant. Les chants enjoués de la radio qui s’échappent de la fenêtre réchauffent le cœur. Il règne ici une douceur de vivre; un sentiment de plénitude semble émaner de cette terre qui donnerait presque envie de ne plus repartir. La lumière au coucher du soleil est particulièrement belle au fur et à mesure que l’ombre des arbres épars s’allonge avec majesté. Et puis l’amour de Dejan pour sa terre est communicatif.
7° Arandjelovac, la Cité des Anges
Le lendemain, nous allons déjeuner à Arandjelovac (la Cité des Anges en serbe). Je remarque que les avis de décès, ici, sont placardés sur les troncs d’arbre avec la photo du défunt ou de la défunte accompagnée du dessin de la croix orthodoxe. Le centre-ville est très ordinaire ; en revanche, je suis très surpris, dès que je franchi le seuil du restaurant, où Ana et Mathieu envisagent de célébrer leurs noces l’été prochain. Je découvre un grand jardin très vert, très soigné. Le restaurant, luxueux, se compose de plusieurs salles, qui communiquent entre elles. L’ensemble a un côté très aristocratique et pour cause : c’est la propriété d’ Alexandar, celui qui, si la Serbie redevenait une monarchie, hériterait du trône ; c’est d’ailleurs son souhait. On y retrouve les portraits des principaux monarques, ses ancêtres.
8° Sur les traces de mon arrière-grand-père
Il y a celui de Pierre Ier d’abord, qui arbore une fière moustache et me renvoie à l’histoire de ma propre famille : avant la 1ère guerre mondiale, la Bosnie était occupée par l’Autriche-Hongrie depuis 1908. C’est pour protester contre cette occupation que François-Ferdinand, prince héritier du trône d’Autriche-Hongrie, a été assassiné à Sarajevo. Son assassin, Gavrilo Princip, était membre de l’organisation la Main Noire, formée par des étudiants serbes de Bosnie. Pouvait-il prévoir que son geste allait entraîner une des guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité ? Toujours est-il que la fin de cette histoire est connue : en représailles l’Autriche-Hongrie attaqua la Serbie, entraînant par le jeu des alliances l’Allemagne notamment, alors que les mêmes alliances allaient conduire la France, l’Angleterre et la Russie a rentrer à leur tour en guerre pour défendre la Serbie. La première guerre mondiale venait de commencer. Malgrès deux premières victoires de l'armée serbe, la cour du roi Pierre Ier dut s’enfuir et c’est alors qu’intervint l’Armée Française d’Orient qui chassa les Austro-hongrois de Belgrade. Mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère paternelle faisait partie de ces troupes qui ont libéré la Serbie et je me souviens avoir montré à Ana, à l’époque où je vivais à Nancy, sa médaille militaire à l’effigie du fameux Pierre Ier de Serbie.
9° Un attentat oustachi en plein Marseille
Le portrait d’un autre roi revient souvent dans le restaurant, celui d’Alexandar Ier de Yougoslavie, pas l’actuel propriétaire des lieux mais son ancêtre, fils de Pierre Ier. Jeune roi au visage sympathique, souvent accompagné de Maria, sa femme et de ses trois enfants, il connaîtra un destin tragique, lié lui-aussi à la poudrière des Balkans : en octobre 1934, un activiste bulgare l’assassine en plein Marseille. Le ministre français Louis Barthou trouvera également la mort dans cet attentat. Le meurtre a été commandité par les oustachis croates, des fascistes qui allaient s’illustrer pendant la seconde guerre mondiale au côté d’Hitler, en massacrant des centaines de milliers de Serbes, juifs, gitans et Croates communistes. Il faut dire qu'après avoir imposé un régime parlementaire, Aleksandar avait instauré, cinq ans avant son assassinat, une monarchie au caractère dictatorial, le Royaume de Yougoslavie, imposant une domination entièrement serbe... Il y a aussi le portrait de Karadjordje, le fondateur de la dynastie dont Alexandar est l’héritier, la dynastie des Karadjordjević qui sera au pouvoir avec l'autre dynastie rivale, celle des Obrenović. On peut aussi admirer des sabres, des uniformes, beaucoup de vieilles photos qui confèrent à cet endroit le charme nostalgique d’époques prestigieuses où la Serbie ne s’attirait pas encore l’opprobre du monde entier…
10° Héritage ottoman
Je goûte à tout un tas de plats dont le fameux kajmak, entre le beurre et le fromage, qu’on mange en entrée. On le retrouve aussi bien en Turquie, qu’en Grèce ou même en Palestine, héritage de l’empire ottoman, comme ce loukoum qu’on vous sert avec le café, presque toujours à la turque lui aussi. Je me régale aussi avec de délicieux champignons grillés et beaucoup de fromage très frais.
A la fin du repas, une jeune femme souriante vient répondre aux questions des futurs époux qui envisagent de célébrer ici leur mariage. Quoique j’apprécie la rondeur et la musicalité de la langue serbe même si je n’y comprends pas un traître mot, j’en profite pour m’éclipser discrètement, prendre des photos du restaurant. Je retourne à ma place alors que les explications se poursuivent, et me replonge avec délectation dans l’Usage du monde de Nicolas Bouvier, emporté par l’accent serbe.
11° Quelle débandade !
On passe ensuite à l’église orthodoxe, à l’extérieur d’Arandjelovac, un bel édifice récent, dans des teintes jaunes, devant lequel flottent deux drapeaux serbes (des bandes horizontales rouge, bleue et blanche). Les deux coupoles de l’église sont surmontées chacune par une grande croix métallique aux branches trilobées. Mathieu et Ana escomptaient voir le pope mais il n’est pas là, ils devront repasser. Vu la chaleur, on décide de rentrer se reposer à la maison. On a la surprise de constater que la bougie qui le matin même était fièrement dressée, à l’intérieur de la maison, s’est totalement affaissée : quelle débandade… Dejan et Mathieu, qui lui aussi vient de la campagne à quelques kilomètres de Metz, vont cueillir quelques fruits dans le verger avant de faire une sieste. Je reste à l’ombre sur la terrasse et écris quelques lignes de ce qui donnera ce carnet de route, tout en me distrayant pas mal en discutant avec Ana du bon vieux temps où nous étions étudiants à Nancy, des vieilles connaissances, etc.
12° La clairière de Karadjordje
Dès qu’il fait un peu plus frais, on ressort. On laisse la voiture au bord d’une petite église orthodoxe dédiée à Saint Sava, premier serbe à avoir été ordonné archevêque en 1219 et considéré comme le père fondateur de la culture serbe. On se dirige à pied vers une petite forêt qui descend en pente douce jusqu’à une clairière. Celle-ci s’achève contre un petit mur où est fixé un bas-relief en bronze. Il représente une scène qui s’est tenue en 1804 dans cette même clairière : c’est ici que Karadjordje, Georges le Noir, que j’évoquais tout à l’heure, a déclenché la première insurrection contre l’occupant turc. Ana me traduit les vers qui accompagnent cette scène lyrique :
« La terre tremble depuis l’est
Que les Serbes prennent leurs armes
Car le sang surgit de la terre
L’heure est venue
Il nous faut aller à la guerre
- Et lorsque nous combattrons avec le sabre
Que les sept rois se soulèvent
Pour nous mettre en accord
Nous qui sommes toujours en désaccord
Nous lutterons jusqu’au dernier. »
Des mots venus des siècles passés mais qui trouvent un sinistre écho dans les tragiques événements de la fin du XXème siècle.
13° Mode orientale
Si cet endroit est un lieu de mémoire pour tous les Serbes, nul doute qu’il doit avoir une importance symbolique particulière aux yeux des ultranationalistes partisans de la grande Serbie. Sur la fresque, on constate néanmoins que Karadjordje est vêtu à l’orientale, comme un turc avant la réforme d’Atatürk. Dejan m’explique que ce n’est que sous l’occupation austro-hongroise que les Serbes adopteront le mode vestimentaire occidental. Ca en dit long sur l’ancrage oriental de la Serbie. Il faudra d’ailleurs attendre 1830 pour qu’elle dispose d’un statut d’autonomie tout en demeurant sous la suzeraineté des Ottomans jusqu’en 1878 !
14° Dieu nous voit
Au retour, on rentre dans l’église Sveti Sava, saint Sava. Comme on se surprend, Mathieu et moi, de voir des objets religieux d’une certaine valeur exposés à la vente sans la moindre surveillance, Mathieu interroge Dejan qui s’étonne à son tour de la question « il ne viendrait à personne l’idée de voler dans une église !» puis il désigne le ciel et d’un air malicieux et ajoute : « Dieu nous voit ». Ce dernier ne prend ni la peine de confirmer, ni même d’infirmer ces propos.
15° La grange de Karadjordje
Nous allons dîner dans un petit restaurant très roots, perdu en haut d’une grande colline, la Grange de Karadjordje, tenu par un couple d’une quarantaine d’années. Paysans, ils ont décidé il y a quelques années de créer ce restaurant où ils proposent exclusivement des produits de leur potager et de la viande de leur élevage. Autant dire qu’ils ne dorment pas beaucoup entre l’heure où ferme le restaurant et l’heure où, en bons paysans, ils se lèvent le matin, d’autant qu’ils sont ouverts sept jours sur sept… Dans le champs face au restaurant, deux épouvantails semblent jouer à qui tiendra le plus longtemps sans bouger. Dans un coin d’herbes, des brebis paissent librement, alors que plus haut, on aperçoit un petit hameau. Le restaurant est tout en bois, décoré à l’intérieur, entre autres choses par une peau d’ours brun, une autre de chacal, des portraits de patriarches aux barbes et aux tenues qui évoquent énormément le Moyen-Orient, des habits traditionnels de paysans accrochés aux murs, etc…
16° L’idée du bonheur
Comme le temps est très beau, on choisit de manger à l’extérieur. « Ici, me confie le proprio avec un sourire amical, on ne reçoit que des amis ». Comme beaucoup de Serbes, il est très grand. Il a un visage en lame de couteau, buriné et énergique, des cheveux et des yeux gris. J’apprends, sans obtenir plus de précision que c’est un Serbe de Bosnie. Il ressemble beaucoup à son père, en débardeur blanc, qui le visage grave boit un coup à une petite table à côté, appuyée au tronc d’un arbre. Il nous dévisage de temps à autres ou discute avec sa femme ou avec un compère qui vient s’asseoir en face de lui. De notre côté, on se régale tandis que la nuit tombe tranquillement. A la fin du repas, je rediscute avec le proprio et son épouse, une belle femme, aux jolis traits, malgré la dure vie qui doit être la sienne. Ayant remarqué quelques ébauches de travaux d’agrandissements en béton, à l’extérieur du restaurant, je leur recommande de ne pas trop moderniser, s’ils ne veulent pas perdre tout le charme de cet endroit. Ana me traduit la réponse qu’il me donne avec un franc sourire : « on n’a pas d’argent pour moderniser, c’est ça qui fait notre bonheur !» C’est à contrecœur que je leur dis au-revoir et abandonne ce lieu au plus près de l’âme slave.
17° Sous les étoiles
Arrivés à la maison, on déplace la table de jardin côté versant qui donne sur la plaine de Choumadie. Le ciel est timidement étoilé, l’air est doux et malgré l’heure avancée, on ne se sent pas l’humeur de dormir. On reste encore un bon moment à converser autour d’un ou deux verres de rakia. Quand je demande à Dejan s’il croit que sur cette colline, d’autres Serbes sont, comme nous, le regard perdu entre les fragiles étoiles et les lointaines lumières des hameaux. Avec un large mouvement de bras, il me répond que tous sont en train de faire comme nous ! Mathieu m’avait prévenu que le Serbe est par tempérament très emphatique, « c’est leur côté marseillais ».
[1] Que le lecteur puritain me pardonne mais je me suis laissé dire que pour connaître un certain succès commercial, un récit doit forcément comporter des passages torrides et provocants… TrackbacksThe trackback URL for this entry is: http://carnet-de-route-balkans.spaces.live.com/blog/cns!80772A229D3AA084!174.trak Weblogs that reference this entry
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