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February 22 1ère partie : Nancy - Belgrade
1ère PARTIE : DE NANCY A BELGRADE
1° En route pour l’inconnu
Bercé par le roulis du train, j’emplis mon regard des champs et des forêts de Lorraine qui défilent devant mes yeux. Trois ans que je n’avais pas mis un pied en Europe et malgré mon infidélité, pas rancunière, la Lorraine, que j’abandonne si vite après nos retrouvailles, me transporte par sa beauté austère. Sur la petite tablette devant moi, la boule de papier alu dont j’ai extrait le sandwich au reblochon préparé par ma grand-mère « pour le voyage », une bouteille d’eau en plastique au trois-quarts vide et l’ " usage du monde " de Nicolas Bouvier en édition de poche. Trois ans en Guadeloupe et une furieuse envie de grands espaces, d’Europe avec un E majuscule. L’aventure commence en deuxième classe dans un train de nuit qui file jusqu’à Vienne en Autriche en faisant escale par Strasbourg. De là un autre train me conduira jusqu’à Budapest en Hongrie avant que je n’arrive à Belgrade en Serbie. Une jeune femme blonde, plutôt jolie, en uniforme bleu, entre dans mon wagon et me demande mon ticket avec un léger accent alsacien. Cette pointe d’accent germanique, après mon exil caribéen est déjà porteuse de dépaysement. Une petite décharge électrique d’excitation me parcourt l’échine et descend jusqu’à mon pied droit. On est encore loin de Vienne, Budapest, Belgrade ou Sarajevo et pourtant ça y est, l’inconnu m’appelle, l’aventure commence !
2° Un reflet rêvé
Après une pause à la gare de Strasbourg, on traverse des forêts de sapins sombres à l’atmosphère mystérieuse et on passe le col de Saverne dans la brume. La nuit tombe. Un train que l’on croise et comme un reflet sur la vitre, je crois apercevoir l’image chétive de la petite Jeanne de France de Cendrars. Dans le vacarme soudain qui s’éloigne aussitôt, j’imagine entendre sa voix peu assurée « dis Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? » Je m’interroge sur le fait que, à l’exception notoire de la République Tchèque, quoique étant de l’est, mes voyages m’ont toujours entraîné vers l’occident, sur les pas du soleil et des grandes migrations. Je finis par m’endormir. A mon réveil, les clochers des églises ont une forme arrondie. Je suis déjà en Autriche.
3° Une escale à Vienne
Je vais passer moins d’une journée à Vienne car je repars en fin d’après-midi pour la Hongrie. Je ne parle pas un mot d’allemand et encore moins de magyar ou de serbo-croate ! De la gare, je me débrouille en anglais pour comprendre que pour le cœur historique de Vienne, il me faut prendre l’U-bahn (le métro) et de là choisir la ligne 3. Mais une fois sur le quai, je ne suis pas plus avancé : à quelle station descendre et comment être sûr d’être dans le bon sens. Perplexe, je dévisage ceux qui comme moi attendent le métro à la recherche d’un interlocuteur. Mes yeux se posent sur une jeune fille dont les traits suscitent en moi un espoir : « disculpa, hablas español ? - Si. »
4° Paola jusqu’à Florisdorf
Jeune Péruvienne, Paola est venue ici pour apprendre l’allemand. A Arequipa, elle étudie pour être guide touristique. Elle a déjà passé un an en Allemagne et travaille depuis un an à Vienne comme jeune fille au pair. Elle rentre au Pérou en septembre. Marre de la mentalité autrichienne, de se faire exploiter. Elle s’ennuie. Je la convaincs de me montrer quelques centres d’intérêts de la ville. Elle me montre deux églises gothiques à la statuaire étonnante, l’impressionnant siège du gouvernement, et Florisdorf au bord du Danube où les Autrichiens viennent faire un brin de bronzette et se relaxer. Je remercie Paola et la laisse aller à une messe catholique. Je traîne encore un peu en ville, flâne dans un parc, mange grec sur une place en écoutant du jazz en live. Il est déjà temps de retourner à la gare prendre mon billet pour Budapest et changer mes euros en forints. Je laisse Vienne sans trop de regrets. Je l’ai trouvée imposante certes, mais un peu froide et définitivement trop germanique à mon goût. Ses monuments impressionnent mais ne provoquent pas d’émotion particulière, d’élan de l’âme.
5° Réveil dans un monde étrange
Je m’endors presque aussitôt assis dans le train et n’émerge vaguement que pour tendre mon billet au contrôleur qui me le réclame et mon passeport à un douanier dont la simple présence indique que j’abandonne l’Union Européenne pour l’Europe de l’est. Je devrais m’en réjouir mais la fatigue l’emporte sur l’émotion et je ne tarde pas à sombrer à nouveau dans un profond sommeil. Lorsque je rouvre les yeux, je vis un de ces moments où on ne sait plus qui on est et encore moins où on se trouve. Redressé sur mon siège, je découvre un train totalement vide et silencieux. Après quelques longues secondes d’incompréhension, je reprends mes esprits et m’assure que mon sac-à-dos est toujours là. Rassuré je regarde par la fenêtre. Mes compagnons de voyage ont du tous descendre sur le quai puis le train a été stationné plus loin. Je n’ai d’autre choix que de descendre sur les voies, encore mal réveillé. Je traverse les nombreux rails l’esprit embrumé, en faisant attention tout de même aux trains qui arrivent, heureusement au ralenti. Depuis la gare de l’autre côté, des hauts - parleurs diffusent des messages dans une langue aux consonances étranges… Je suis à Budapest.
6° Victime collatérale
Dans la gare, j’ai la chance de trouver un centre d’information touristique qui m’oriente vers un hôtel avec une navette gratuite. On est plusieurs jeunes à être répartis comme ça en même temps dans différents hôtels. Ainsi je voyage à côté de deux jeunes hollandaises, étudiantes à Amsterdam et qui sont sur la fin d’un impressionnant périple depuis Istanbul en passant par la Bulgarie, la Macédoine, la Croatie, le Montenegro, la Bosnie… J’interromps cette longue énumération pour avoir leur impression sur la Bosnie. Je compte pour ma part traverser cette république à pied, randonner dans la montagne surtout. Elle me le déconseillent vivement : « C’est très dangereux, les Serbes ont laissé beaucoup de mines anti-personnel. Si tu restes sur les sentiers battus tout va bien mais si tu veux t’asseoir ou planter ta tente un petit peu à l’écart du chemin…» D’un coup, mon projet s’effondre, victime collatérale de la guerre : je sacrifie mon goût du risque et de l’aventure pour ne pas finir unijambiste comme mon arrière-grand-père Albert que je n’ai pas connu, revenu avec une jambe de bois du siège de Longwy, à la guerre de 14. Il va falloir que je trouve autre chose à faire, j’ai encore le temps d’y penser. Il fait déjà nuit quand la navette me dépose à l’hôtel Hill qui se trouve sur une petite colline verdoyante. C’est un bâtiment assez colossal qui date sans aucun doute de l’époque dite communiste, au confort très sommaire. On a quand même une vue sympa sur la ville en contrebas. Je prends une bonne douche et ressors manger des falafels. Après ça, je découvre un café assez original, avec des dizaines de petites pendules et de montres qui pendent de partout… Je sors mon carnet de voyage et commence à rédiger le récit de mes péripéties. Je demande au patron de me faire goûter un alcool typique de Hongrie et il me sert de l’unicum, un bitter de couleur noire qui me plait beaucoup.
7° Splendeur de Budapest
Autant Vienne ne m’a pas enthousiasmé, autant Budapest va vraiment m’enchanter. Je flâne sans but précis et me surprend de la richesse architecturale et de la profusion de détails qui ornent les façades. L’histoire affleure partout, dans les vestiges du prestigieux empire austro-hongrois bien sûr, mais aussi par les influences slaves qui parcourent la ville et puis par l’austère architecture de l’époque pseudo-communiste et enfin par les très nombreuses statues, plaques commémoratives ou fresques qui honorent la mémoire de ses illustres habitants, écrivains et artistes notamment. Si la beauté de Budapest est incontestable, il me faut reconnaître que celle des Hongroises n’est pas usurpée non plus ! Je déambule pendant toute une journée entre palais, tramways jaunes moutardes, chateaux et peep-shows, cathédrale luxueuse, vieille trabant, synagogue et pont sur le Danube, grandes avenues et petites rues pleines de charme…
8° Mornes plaines de Hongrie
Trop courte cette escale, il faudra que je revienne. Le train s’élance mollement avec une heure et demi de retard et traverse les interminables plaines de Hongrie. Quel ennui… Aucun attrait dans ces étendues dénuées de charme. Aucun petit village typique : isolées les unes des autres, les rares maisons ressemblent trait pour trait à ces maisons sans personnalité qu’on retrouve dans les lotissements en France. Je songe à la vie des paysans magyars qui ne connaissent que ces mornes plaines. Quelle tristesse. En baillant derrière ma fenêtre, je me dis que ça doit être ici qu’est née l’expression « la platitude de l’existence »…
9° Ana
Il me tarde d’arriver en Serbie où m’attend mon amie Ana. Je l’ai connue alors que nous étions tous deux étudiants à l’université de lettres de Nancy. Ses parents l’avaient envoyée en France juste avant que les bombardements de représailles de l’OTAN ne frappent Belgrade. La Serbie venait alors d’entreprendre une sanglante opération de nettoyage ethnique au Kosovo. Issue d’une famille d’opposants à Milosevic de la première heure, elle a choisi de rester en France après l’arrêt des combats. Elle a fait de brillantes études et travaille aujourd’hui comme enseignante et chercheuse à l’université de Nancy. Moi de mon côté, il y a de nombreuses années que je suis parti de ma ville natale, pour Montpellier d’abord, puis la banlieue parisienne et enfin la Guadeloupe. Malgré tout, on a réussi à garder le contact et à préserver notre amitié. Elle a entre temps fait connaissance de Mathieu, un messin que je ne connais pas encore et avec qui elle va se marier.
10° Sur les pas de Nicolas Bouvier
Je ne suis pas très à l’aise à ma place et ne tarde pas à me lever pour me rendre au wagon-restaurant. Attention, pas un petit espace comme dans les trains français mais un véritable restaurant avec des serveurs, des fauteuils confortables, de larges fenêtres qui permettent vraiment d’admirer le paysage. Les tables, proprement nappées, sont agrémentées chacune d’un joli bouquet de fleurs dans un vase. Je commande à boire et une assiette de crudité et me plonge dans « l’usage du monde » de Bouvier, qui raconte un voyage effectué en voiture des Balkans à Kaboul dans les années 50 avec un minimum d’argent. Ce livre est considéré comme la bible des écrivain-voyageurs. Personne comme Nicolas Bouvier pour brosser un portrait, retranscrire une ambiance, saisir l’essence d’un endroit. Un style limpide et concis, un langage épuré dont pour ma part, à mon grand regret, je suis loin. Petit à petit, alors qu’on se rapproche de la Serbie, j’ai le plaisir de remarquer que le paysage s’agrémente de vignes, puis de petits bois.
11° Un charpentier australien
(Commencer ce chapitre me donne l’occasion de remercier solennellement le lecteur qui a choisi de poursuivre la lecture de mon récit plutôt que de se lancer derechef dans celle de Nicolas Bouvier !) Parfois, le train s’immobilise dans un village et on voit apparaître un chef de gare coiffé d’une casquette rouge, qui, d’un coup de sifflet, va redonner le signal du départ. Et puis le train finit par s’immobiliser quarante longues minutes à la frontière serbo-hongroise. Douaniers hongrois et serbes observent pendant un certain temps mon passeport qui a pris la pluie au fond de mon portefeuille en Guadeloupe alors que je redescendais de la Soufrière et dont certains tampons sont à moitié effacés. Ils finissent heureusement par me le rendre. Alors que le soleil se couche sur les premiers villages de Serbie, je sympathise avec Andrew, un jeune charpentier australien venu prendre une bière au wagon-restaurant. Après avoir travaillé sans relâche pendant deux ans en Angleterre, il a décidé de voyager pendant deux mois dans toute l’Europe. Il déploie sur la table une très grande carte et me montre où il habite en Australie. Il me donne une idée des distances et je réalise à quel point c’est un pays-continent. Comme lui aussi arrive de Budapest, je lui fais défiler les photos que j’y ai prises sur l’écran de mon appareil. Il fait de même avec le sien et j’ai la surprise de constater que plus des trois-quarts de ses photos ont été prises dans des pubs ou des bars, entouré des amis qu’il s’est fait à chaque étape. Montre-moi tes photos et je te dirai qui tu es. Sans hésitation, cet Andrew est un joyeux luron, un grand rouquin qui a sans doute des origines irlandaises ! Le wagon s’illumine bientôt alors que les bouteilles de bière vides s’accumulent sur notre table et qu’au dehors, la nuit recouvre tout de son manteau noir. Que cache-t’elle ? Comment, sous son apparente tranquillité ce pays a-t’il pu ainsi sombrer dans pareille folie criminelle ? Ce sont des questions que je ne peux pas m’empêcher de me poser. Mon voyage m’apportera-t’il quelques éléments de réponse ? Pour l’heure, l’insouciance l’emporte, je retrinque avec Andrew « à notre séjour dans les Balkans !»
Trikess (FG)
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