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    November 23

    4ème partie : Arpenter Belgrade

     
     
    4ème partie : Arpenter Belgrade
     
     
     
            1° La carte du Montenegro
     

    Etant donné que je ne vais pas pouvoir randonner en Bosnie à cause des mines antipersonnel, j’ai pris la décision de me rabattre sur le Monténégro, petit état montagneux et pacifique qui vient juste d’arracher son indépendance à la Serbie. Mathieu et Ana m’accompagnent dans Belgrade pour trouver une carte de type IGN. On pousse la porte d’une première librairie où un chat se prélasse dans la vitrine, allongé entre les livres d’exposition, sous l’œil amusé des passants. Ana se renseigne auprès d’un vendeur pour savoir s’ils ont le type de carte que je recherche. Celui-ci doute fort qu’on puisse en trouver : « Ces cartes là sont réservées à l’usage militaire ! » C’est la réponse que plusieurs libraires me feront… Décidemment, il semblerait que je n’aie pas pris la mesure des difficultés pour randonner dans des contrées à peine sorties d’importants conflits, comme les Balkans. Visiblement, il ne suffit pas que la paix soit conclue pour qu’aussitôt tout revienne à la normale !

     

     

    2° Serbe de poche

     

    On s’arrête prendre un café sur la grande rue piétonne Knez Mihailova. Mathieu m’a prêté un petit bouquin, "le serbe de poche". Tout en bavardant, je le feuillette et essaye de me familiariser avec l’alphabet cyrillique, leçon numéro un ! Par rapport à sa petite taille, je charrie Ana au passage, en la qualifiant, elle aussi, de Serbe de poche. Les tables ont été disposées au milieu de la rue. On regarde les Belgradois flâner ou faire du shopping. Il fait beau et déjà chaud, malgré l’heure matinale.

     

     

            3° Stigmates de la guerre

     

    La quête de la carte va surtout me donner l’opportunité d’arpenter le centre de Belgrade en long en large et en travers. Globalement, on ne peut pas dire que ce soit une belle ville. Au cours de sa longue histoire, elle a été occupée successivement par 40 armées et souvent dévastée. La seconde guerre mondiale a été particulièrement terrible, les bombardements de la luftwaffe très destructeurs. Ceux de l’OTAN en 1999, eux aussi, ont fait des dégâts. Ana m’emmène voir une ancienne caserne qui a été laissée en l’état, au cœur de Belgrade, complètement éventrée par les frappes de l’OTAN. J’observe ce spectacle de désolation pendant qu’un tramway indifférent passe devant les ruines. La guerre au cœur de l’Europe il y a moins de dix ans. C’est une abstraction jusqu’à ce qu’on en voit les effets dévastateurs sous ses yeux.

     

     

            4° Le mur de Snezana

     

    D’autres bâtiments portent encore des stigmates de cette tragique histoire. Ana me montre les traces de peinture rouge avec laquelle les opposants à Milošević bombardaient l’ancienne assemblée nationale. Snetzana, la mère d’Ana, opposante de la première heure, ne mâche pas ses mots à propos du dictateur déchu: « c’était un connard et un fou ! ». Issu de l’appareil (dit) communiste de l’ex-Yougoslavie, il a accédé à la présidence de la Serbie en 1989 et la fera lentement basculer dans le fascisme. Une carte postale militante accrochée au mur chez Snetzana dénonce cette sanglante dérive. On y voit une croix gammée noire gangrener une étoile rouge.  Une autre carte, épinglée elle aussi au mur, montre un homme et sa petite fille sur ses épaules faisant face à une impressionnante escouade de policiers, genre CRS. La légende, ironique et lapidaire, indique en anglais « greetings from Serbia », souvenirs de Serbie. Un dernier objet accroché au même mur m’interpelle. C’est une casquette en plastique souple, avec une cible dessinée sur le crâne et une phrase en alphabet cyrillique écrite sur la visière. Snetzana me la traduit : « Otan, puisse un matin Azram Israël te réveiller ». Elle m’explique qu’au moment des bombardements de l’OTAN, Azram Israël était le journaliste qui chaque matin à la télévision, faisait le bilan des pertes humaines et matérielles de la veille et de la nuit !

     

     

    5° "La trahison de la France"

     

    Je me souviens à l’époque, avoir applaudi la décision de l’OTAN d’intervenir contre la Serbie. J’avais été sensibilisé très tôt aux graves violations contre les droits humains exercées par les Serbes au Kosovo, grâce à des militants italiens rencontrés au Mexique. A l’époque, personne ou presque ne semblait se soucier du sort des kosovars. Et puis les Serbes sont passés à une opération de nettoyage ethnique de grande ampleur, en 1999. Loin du criminel laxisme qui l’avait caractérisé lors de la guerre de Bosnie, l’OTAN, avait alors décidé d’intervenir. On était loin de conflits comme la guerre du Golfe : pas de pétrole en Serbie, par contre un peuple musulman persécuté par un dictateur fasciste. Hélas, l’intervention de l’OTAN s’était révélée aussi absurde que dramatique, avec des bombardements sans la moindre précision et l’emploi de missiles chargés d’uranium appauvri. Des écoles, des hôpitaux, un marché, des colonnes de réfugiés avaient été frappés à l’aveugle. Même l’ambassade de Chine a été bombardée créant un grave incident diplomatique ! C’est dire s’ils ne se souciaient pas de viser. Bien plus qu’une mesure de représailles ciblée contre les symboles du pouvoir de Milošević, il s’agissait à l’évidence d’une démonstration de force des Etats-Unis au cœur même de l’Europe. L’objectif semblait plutôt de vouloir démontrer que quiconque s’opposerait aux Etats-Unis, où que ce soit dans le monde, serait plongé dans la terreur, sous un déluge de feu et d’acier. La population serbe n’a jamais compris ni accepté ce déploiement de violence aveugle, pas même les opposants à Milošević. Certains Serbes, plus tard vont d’ailleurs me reprocher « la trahison de la France », qui a participé à ces opérations. Des reproches avec le sourire et sans agressivité, mais des reproches tout de même.

     

     

     

    6° "Il veut payer !!!"

     

    Vers midi, on retrouve Dejan et Snetzana dans un petit resto, un peu à l’écart du centre-ville. J’apprécie beaucoup Dejan qui m’apprend énormément de choses concernant la culture de son pays, parfois à ses dépens. En l’occurrence, j’avais à nouveau insisté la veille pour qu’il me laisse payer l’addition, mais il s’y était catégoriquement refusé. Gêné de me faire inviter systématiquement depuis mon arrivée, j’avais déclaré d’un ton sans appel que la fois suivante, c’est moi qui payerait. A la fin du repas, afin que Dejan ne se ravise pas, je fais mine de vouloir aller aux toilettes et demande, à la caisse, l’addition au serveur. Celui-ci, d’un air interloqué, lance quelques mots en serbe à l’attention de Dejan, qui maugrée une réponse d’un air embarrassé. Je paye et en retournant à la table, je demande à Ana ce que le serveur a dit. Il a dit : « il veut payer !!! ».  Me sentant surpris, elle ajoute : « Dans la tradition d’hospitalité serbe, c’est inconcevable de laisser payer l’étranger, l’invité. » Dejan a toujours l’air gêné. J’éclate de rire et lui dit qu’il n’y a vraiment pas de quoi être mortifié car cet incident a été riche en enseignement pour moi. La stupéfaction et la spontanéité de l’indélicat serveur m’en ont appris plus sur la culture serbe qu’un long discours. Ana et Mathieu appuient mes dires lorsque je lui explique qu’à l’inverse, ma culture française fait que je suis gêné d’être toujours invité sans participer alors que j’en ai les moyens. Je le rassure en lui disant qu’à l’avenir, si je veux payer une fois de temps en temps, je le rembourserai après coup, afin que l’honneur serbe et français soient saufs !

     

    (à suivre)

     

                                                Trikess (FG)

     

     

    May 26

    3ème partie : Topola, centre spirituel et culturel

     

                                 

               3ème PARTIE : TOPOLA, CENTRE SPIRITUEL ET CULTUREL

     

     

    1° Splendeur de l'iconographie orthodoxe

     

             Si la région de Sumadija, la Choumadie, pour Dejan, est le cœur de la Serbie, Topola pour sa part, est considérée comme le cœur spirituel et culturel de cette région. Cette ville abrite notamment le mausolée de la dynastie des Karadjordjević, l’église orthodoxe St Georges, où reposent notamment les restes de Karadjordje, le fondateur, et de Pierre Ier. Lorsqu’on pénètre dans cet imposant édifice blanc aux trois dômes, on est ébloui. Des mosaïques où prédominent largement le bleu et l’or mais où se manifestent des milliers de nuances chromatiques, recouvrent l’intégralité des parois, du sol aux dômes. Ces mosaïques illustrent essentiellement des scènes bibliques mais on peut aussi contempler, par exemple, des représentations de saints portant dans leurs mains le monastère qui leur est consacré. Une scène de martyrs me marque en particulier, où le bourreau enfonce des clous aux dimensions impressionnantes dans les pieds d’un supplicié. Et puis, la beauté des traits de certains saints m’interpelle. Leur caractère sacré leur prête naturellement une aura intemporelle mais je leur trouve en même temps une modernité surprenante, un trait dont les meilleurs auteurs de manga semblent s'être inspiré. En plus de leur acoutrement très oriental et de la puissance des traits de leur visage, la façon dont ces barbus magnifiques joignent deux doigts  avec le pouce leur confère une attitude emprunte de sérénité et de grâce.

    Au-dessus de nos tête, une énorme couronne renversée, suspendue entre le sol et le dôme principal, faite d’armes fondues, se veut un souvenir de la défaite de Kosovo Polje ( le Champs des Merles en français) au Kosovo, en 1389. C’est là que la coalition kosovare, serbe, bosniaque et albanaise a été vaincue par les Turcs alliés aux Bulgares. Cette défaite allait inaugurer cinq siècles de domination ottomane.

     

     

    2° Un univers envoûtant

     

             Nous empruntons ensuite des escaliers qui conduisent à la crypte où douze membres de la famille royale ont leur tombeau. La semi-pénombre qui y règne contraste avec la luminosité de l'église à proprement parler. Des bougies dans des verres tantôt rouges, tantôt bleus, suspendues par des chaînettes, diffusent une lueur qui accentue l’atmosphère mystique. Ces halos de lumière illuminent de manière diffuse les arcs de voûtes en enfilade, puis s’estompent dans de mystérieux  recoins. La gravité du sépulcre est sublimée ici par les mosaïques, et icônes sacrées aux couleurs chatoyantes qui nous plongent dans une ambiance qui m'évoque l’univers envoûtant des Mille et une nuits.

     

     

    3° Sur un air de guzla

     

             Topola compte aussi plusieurs musées. Je m’arrête un long moment devant un portrait saisissant qui a traversé les siècles, celui d’un aveugle. A côté du tableau, on peut admirer une "guzla", instrument traditionnel originaire du Montenegro. C’est une sorte de cithare en bois sculpté, avec ici, une seule et unique corde. A l’aide d’un archet,  le troubadour slave tirait de cet instrument les notes qui accompagnaient ses poêmes épiques et lyriques. Ana m’explique que la « guzla » exposée ici appartenait à celui dont le portrait me fixe de ses yeux mi-clos, sans prunelle. Il était considéré en son temps comme un maître de cet instrument. Etrange sensation que d’imaginer cet artiste en train de poser pour une œuvre qui va l’immortaliser mais qu’il ne pourra jamais voir. A quoi pouvait-il donc songer lors de cette longue attente, dérive immobile plongée dans les ténèbres ? On peut aussi observer des chaînes et un fouet formé d’un manche et de trois petites chaînettes métalliques qui témoigne des mauvais traitements infligés par les Ottomans aux Serbes. Plus loin, au côté de nombreuses icônes serbes et russes, j’ai la surprise de découvrir un petit carnet ouvert, datant du début du XXème siècle, rédigé en français. Ce carnet appartenait à Aleksandar, le jeune roi assassiné à Marseille qui s'était illustré militairement dans les combats pendant les guerres balkaniques en 1912 contre les ottomans puis contre l'Autriche-Hongrie pendant la 1ère guerre mondiale[1]. Ainsi donc je découvre qu’il a fait ses études à St Cyr. Il écrit dans un français impeccable. Je griffonne à mon tour sur mon carnet une des phrases qu’il a rédigée presque 90 ans plus tôt : « Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous mènent est se condamner à ne jamais les comprendre ». On peut aussi admirer ce qui fut son sabre d’apparat, dont le pommeau en or figure une tête de lion. Un "A" y est gravé surmonté d’une petite couronne, tous deux sertis de diamants et situés sous un rubis incrusté. Enfin, pour mettre un terme à cette matinée ô combien culturelle, on visite rapidement, toujours à Topola la petite église qui a été le lieu de la première sépulture de Karadjordje après que les Turcs ont rendu sa tête. Elle avait été exposée un temps à la porte du sérail d’Istanbul avec une pancarte signalant : « Tête du fameux chef bandit serbe nommé Karadjordje ».

     

     

    Samo Sloga Srbrina Spašava

     

    En sortant, on s’arrête devant une statue érigée en l’honneur du fondateur de la dynastie royale. Sur le socle, un bas-relief représente un homme torse-nu, au corps athlétique, que n’auraient pas renié les artisans de la propagande nazi ou bolchevique. Il brandit un glaive et un bouclier divisé en quatre parties par une croix aux branches égales. Sur chacune d’elle figure un S en forme de clair de lune. J’interroge Ana qui m’en explique le sens :

        «-     Les quatre S sont les initiales de la devise " Samo Sloga Srbrina Spašava

    -         Ce qui veut dire ?

    -         "Il n’y a que l’accord qui sauve le Serbe" »

    Je me dis mentalement que cette devise qui sonne comme un vœu pieu semble surtout illustrer les divisions qui ont longtemps prévalu entre eux et prévalent peut-être encore.

     

                 

                 5° Le jardin de Rajko et sa vision des choses

     

    L’après-midi, nous allons rendre visite à Rajko et sa femme, à la campagne. C’est chez eux que Dejan et Snezana ont l’habitude d’acheter leur œufs et autres produits frais. Mathieu avait promis de leur ramener une bouteille de mirabelle de Lorraine. Il la leur donne. Sitôt les embrassades terminées, on fait de la place autour d’une petite table ronde disposée sur le côté de la maison, à l’ombre. Chiens et chats se prélassent ou se chamaillent autour de nous. Rajko m’entraîne bientôt, fier de me montrer son très grand potager. Il m’en fait faire le tour, et une main sur mon épaule, me montre les légumes, les tomates qu’on prononce ici « paradise », comme paradis en anglais, les tournesols « pour faire joli », les ruches, le poulailler et la petite bergerie. Par chance, il parle anglais. Entre deux commentaires sur le jardin, il se plaint de la sécheresse, puis d’un air accablé, sautant du coq à l’âne, il me dit que la situation est très difficile. Faisant allusion aux prises de position de Bush favorable à l’indépendance du Kosovo, il me dit que les Etats-Unis veulent s’approprier "leur province". « Heureusement que les Russes s’y opposent !». Rajko a plus de soixante ans, au fond, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il décrypte l’actualité selon la grille de lecture qui a prévalu pendant la majeure partie de sa vie. Pour lui, ce qui se passe au Kosovo est la conséquence d’une guerre froide qui se poursuit sans dire son nom.

     

     

    6° Des émeutes de banlieue au bunker de Sadam Hussein 

     

             Plus tard, à table, alors que nous nous régalons avec des jibanicas, des feuilletés à base de feuilles de bric garnis au fromage et aux oeufs.  Sa femme me demande si « Sarkozy, qui est originaire de l’est, va aider les Serbes ? » Devançant mon sourire incrédule Ana lance deux mots en serbes qui ont pour effet de faire rire tout le monde et de détendre l’atmosphère ;

    « - Qu’est-ce que tu leur as dit ?

       - J’ai dit : mon cul ! »

    Je me joins aux rires des autres. Mais Rajko, voulant faire un parallèle avec la France, me demande, comme une confirmation qui irait de soi, s’il je ne trouve pas qu’il y a trop de musulmans en France. Il faut dire que les émeutes de banlieues de 2005 ont été largement médiatisées ici, présentée comme un soulèvement islamique. Sans chercher à nier les problèmes, je reviens sur ce qui a provoqué ces émeutes, la mort injustifiable des jeunes de Clichy, et puis les provocations de Sarkozy cherchant à s’attirer les voix de l’extrême-droite en vue des élections présidentielles à venir[2]. Mais j’insiste surtout sur le fait que les problèmes que rencontrent la France ne sont pas d’ordre ethnico-religieux mais bien sociaux ! Enfin, je précise qu’à mon sens, il n’est pas besoin d’appartenir à une religion en particulier pour être Français, que c’est une de nos plus importantes valeurs républicaines et que donc les musulmans comme les catholiques, les juifs, les protestants, les bouddhistes, les athées et j’en passe ont tout à fait leur place en France. Dans le fond je sens bien que Rajko est vraiment un brave type, un peu dépassé par les événements et je mesure les ravages de la couverture médiatique serbe sur l’opinion. Il faudra sans doute du temps pour que les séquelles de la propagande de Milosevic et des siens s’efface complètement de l’inconscient serbe, même chez les braves gens.

     

    Pourtant Rajko n’est pas un paysan ordinaire, il a longtemps vécu en terre musulmane. Pendant la guerre Iran-Irak, à l’époque de la Yougoslavie titiste, il est allé en tant qu’ingénieur, construire un bunker pour Sadam Hussein, qu’il a connu personnellement. « Quatre étages souterrains, la première chape de béton faisait cinq mètre d’épaisseur. Même les Américains n’en sont pas venus à bout !», me dit-il fièrement. Il m’avoue garder un souvenir merveilleux de Bagdad et ajoute que si ce n’était à cause du chaos actuel, il irait bien y couler paisiblement sa retraite.

     

     

     

    Après un bon moment à discuter de tout et de rien, je leur achète un litre de miel et ils m’offrent de la rakia qu’ils font eux-mêmes. Ils m’embrassent comme du bon pain et m’assure que je serai toujours le bienvenu chez eux. C’est drôle, j’ai l’impression de faire déjà un peu partie de la famille mais il est temps de regagner Belgrade.

     

     



    [1] Voir 2ème partie : la Choumadie au coeur

    [2] Une stratégie qui a d’ailleurs parfaitement réussi même si elle a mis la France à feu et à sang pendant plus d’un mois.

     
    May 04

    2ème partie : Sumadija, la Choumadie au coeur

     

     

    2ème PARTIE : SUMADIJA, LA CHOUMADIE AU CŒUR

     

     

    1° Tout se perd !

     

    A la descente du train, mon amie Ana est là pour m’accueillir. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Ca fait vraiment plaisir de la revoir après toutes ces années. Elle n’est pas venue seule. Je salue chaleureusement sa mère, Snezana, qui lui avait déjà rendu visite à Nancy et que je trouve très cool. Celle-ci me présente Dejan, son compagnon, aux cheveux blancs et au visage très sympathique barré par une moustache poivre-sel. Il a la bedaine de ceux qui aiment la vie. Enfin, je salue Mathieu, une poignée de main franche et un regard droit et sympathique. En plus d’être un compatriote de Lorraine, Mathieu est le futur époux d’Ana. Aussitôt, ils m’embarquent pour un petit restaurant. Palabres en serbes avec la serveuse. Dejan a l’air contrarié. Le resto est en train de fermer. Selon le compagnon de Snezana, avant, jamais on ne nous aurait refusé l’entrée mais « depuis que la Serbie se rapproche de l’Europe, beaucoup de choses se perdent, comme le sens de l’hospitalité. 

    - Quoi d’autre, par exemple ?

    - Plein de trucs, comme le fait que l’alphabet latin a tendance à se substituer à l’alphabet cyrillique. »

     

     

    2° Une kafana

     

    On atterrit finalement dans une kafana. Ce sont des petits restaurants populaires et peu onéreux, fréquentés par  les chauffeurs de taxi, par exemple. L’endroit est très propre. Il y a des tziganes à une autre table. Je pense immédiatement aux films de Kusturica mais l’ambiance ici est beaucoup plus sage. Je découvre qu’en Serbie, la rakia, l’eau-de-vie locale, se boit en apéritif et non en digestif comme ce serait le cas en Europe occidentale. Heureusement on l’accompagne d’une salade. Je suis quand même épuisé par le voyage et on ne va pas tarder à rentrer. Malgré la chaleur, je trouve rapidement le sommeil dans la chambre d’ami du petit appart de la mère d’Ana, au cœur de Belgrade. Alors qu’en France et en plein été, les gens râlent à cause de la vague de froid, environ 15°C, la Serbie affronte une véritable canicule. Il a fait 40°C aujourd’hui, ils en annoncent 44 pour demain ! Que du bonheur !

     

     

    3° en route pour la Serbie profonde

     

    Je vais rester quelques jours avec Ana et sa famille avant de repartir, sac au dos, pour traverser la Serbie et d’autres républiques des Balkans. Après Budapest, Belgrade ne m’a pas fait, à première vue, une très forte impression. Je suis donc ravi de la proposition d’Ana, de les accompagner quelques jours à la campagne. Dejan y dispose d’une maison de campagne où on pourra supporter plus facilement la canicule. Ils y vont pour préparer le mariage religieux d’Ana et Mathieu, qui aura lieu l’été suivant, choisir le restaurant où se célèbreront les noces, l’église orthodoxe, etc. En  montant dans la voiture, Ana s’amuse de me voir mettre ma ceinture de sécurité : « ici, les flics vont trouver suspect si tu la mets ! » Même en passant la main par la vitre baissée à 90km/h, l’air reste très chaud. N’empêche, je préfère largement les 45 degrés secs de la Serbie aux 30 degrés humides de la Guadeloupe. On fait une pause à un petit bar dans une baraque en bois sur pilotis construite au bord d’un lac où quelques jeunes se baignent.

     

     

    4° Suspicion

     

             Un jeune attire mon regard, le crâne rasé, environ 25 ans, assez athlétique. Il s’assied à une table voisine et commande une bière. Il a une sérieuse cicatrice sur l’avant-bras. C’est peut-être simplement le résultat d’un accident ? J’ai toujours éprouvé une sorte de malaise envers les vieux Allemands : « que faisait-il pendant la seconde guerre mondiale ce paisible grand-père ? ». Cette suspicion d’avoir à faire à un ancien criminel de guerre, je réalise qu’ici, elle peut se porter sur des gars de mon âge, voire plus jeune que moi. C’est un sentiment étrange.

     

     

    5° Samba et Jouica

     

             La maison de campagne de Dejan se trouve dans un petit hameau appelé Orašac. Au premier abord, j’avoue être un peu déçu, rien de vraiment dépaysant et puis petit à petit je vais me laisser littéralement conquérir par ce petit bout de terre, jusqu’à vraiment l’apprécier. On arrive par un petit chemin, accueilli par deux chiens très laids. Le premier, tout noir et rabougri, n’a qu’un œil. Il s’appelle Samba car un problème de hanche le fait se dandiner ! La seconde est une chienne avec un téton curieusement beaucoup plus gros que les autres. Elle a des airs du Petit Papa Noël des Simpson mais s’appelle Jouica, ce qui, en serbe, veut dire jaune. Ca lui va très bien. En ce moment elle est en chaleur. Samba, malgré son âge vénérable aimerait bien la monter[1] mais d’abord il est trop petit par rapport à elle, et ensuite son problème de hanche ne lui permet pas de rester suffisamment longtemps sur ses pattes- arrières. On m’explique que la Jouica, qui s’est déjà tapée tous les klebs du quartier, n’y serait nullement opposée, d’autant que Samba s’est mis en tête de ne laisser approcher aucun de ses prétendants !

     

     

               6° Le cœur de la Serbie

     

                 A côté de l’entrée se trouve une petite terrasse ombragée sur laquelle il fait bon discuter en découvrant toutes sortes de rakias,  l’incontournable eau-de-vie serbe, à la quetsche, à la poire, au coin, ou encore à l’abricot, très parfumée. La maison, simple, compte deux étages et un grand jardin fruitier qui descend jusqu’à la départementale un peu plus bas. Nous sommes en hauteur et jouissons d’une vue plongeante sur les plaines de  Choumadie, cette région dont Dejan n’hésite pas à dire qu’elle est le cœur de la Serbie. Il remonte du verger avec un petit panier et nous savourons les quetsches et les poires qu’il vient juste de cueillir. Même si le paysage n’est pas à proprement parler extraordinaire, la plaine sous nos yeux a un côté apaisant, envoûtant. Les chants enjoués de la radio qui s’échappent de la fenêtre réchauffent le cœur. Il règne ici une douceur de vivre; un sentiment de plénitude semble émaner de cette terre qui donnerait presque envie de ne plus repartir. La lumière au coucher du soleil est particulièrement belle au fur et à mesure que l’ombre des arbres épars s’allonge avec majesté. Et puis l’amour de Dejan pour sa terre est communicatif.

     

     

    7° Arandjelovac, la Cité des Anges

     

             Le lendemain, nous allons déjeuner à Arandjelovac (la Cité des Anges en serbe). Je remarque que les avis de décès, ici, sont placardés sur les troncs d’arbre avec la photo du défunt ou de la défunte accompagnée du dessin de la croix orthodoxe. Le centre-ville est très ordinaire ; en revanche, je suis très surpris, dès que je franchi le seuil du restaurant, où Ana et Mathieu envisagent de célébrer leurs noces l’été prochain. Je découvre un grand jardin très vert, très soigné. Le restaurant, luxueux, se compose de plusieurs salles, qui communiquent entre elles. L’ensemble a un côté très aristocratique et pour cause : c’est la propriété d’ Alexandar, celui qui, si la Serbie redevenait une monarchie, hériterait du trône ; c’est d’ailleurs son souhait. On y retrouve les portraits des principaux monarques, ses ancêtres.

     

     

    8° Sur les traces de mon arrière-grand-père

     

             Il y a celui de Pierre Ier d’abord, qui arbore une fière moustache et me renvoie à l’histoire de ma propre famille : avant la 1ère guerre mondiale, la Bosnie était occupée par l’Autriche-Hongrie depuis 1908. C’est pour protester contre cette occupation que François-Ferdinand, prince héritier du trône d’Autriche-Hongrie, a été assassiné à Sarajevo. Son assassin, Gavrilo Princip, était membre de l’organisation la Main Noire, formée par des étudiants serbes de Bosnie. Pouvait-il prévoir que son geste allait entraîner une des guerres les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité ? Toujours est-il que la fin de cette histoire est connue : en représailles l’Autriche-Hongrie attaqua la Serbie, entraînant par le jeu des alliances l’Allemagne notamment, alors que les mêmes alliances allaient conduire la France, l’Angleterre et la Russie a rentrer à leur tour en guerre pour défendre la Serbie. La première guerre mondiale venait de commencer. Malgrès deux premières victoires de l'armée serbe, la cour du roi Pierre Ier dut s’enfuir et c’est alors qu’intervint l’Armée Française d’Orient qui chassa les Austro-hongrois de Belgrade. Mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère paternelle faisait partie de ces troupes qui ont libéré la Serbie et je me souviens avoir montré à Ana, à l’époque où je vivais à Nancy, sa médaille militaire à l’effigie du fameux Pierre Ier de Serbie.

     

     

    9° Un attentat oustachi en plein Marseille

     

    Le portrait d’un autre roi revient souvent dans le restaurant, celui d’Alexandar Ier de Yougoslavie, pas l’actuel propriétaire des lieux mais son ancêtre, fils de Pierre Ier. Jeune roi au visage sympathique, souvent accompagné de Maria, sa femme et de ses trois enfants, il connaîtra un destin tragique, lié lui-aussi à la poudrière des Balkans : en octobre 1934, un activiste bulgare l’assassine en plein Marseille. Le ministre français Louis Barthou trouvera également la mort dans cet attentat. Le meurtre a été commandité par les oustachis croates, des fascistes qui allaient s’illustrer pendant la seconde guerre mondiale au côté d’Hitler, en massacrant des centaines de milliers de Serbes, juifs, gitans  et Croates communistes. Il faut dire qu'après avoir imposé un régime parlementaire, Aleksandar avait instauré, cinq ans avant son assassinat, une  monarchie au caractère dictatorial, le Royaume de Yougoslavie, imposant une domination entièrement serbe... Il y a aussi le portrait de Karadjordje, le fondateur de la dynastie dont Alexandar est l’héritier, la dynastie des Karadjordjević qui sera au pouvoir avec l'autre dynastie rivale, celle des Obrenović. On peut aussi admirer des sabres, des uniformes, beaucoup de vieilles photos qui confèrent à cet endroit le charme nostalgique d’époques prestigieuses où la Serbie ne s’attirait pas encore l’opprobre du monde entier…

     

      

    10° Héritage ottoman

     

             Je goûte à tout un tas de plats dont le fameux kajmak, entre le beurre et le fromage, qu’on mange en entrée. On le retrouve aussi bien en Turquie, qu’en Grèce ou même en Palestine, héritage de l’empire ottoman, comme ce loukoum qu’on vous sert avec le café, presque toujours à la turque lui aussi. Je me régale aussi avec de délicieux champignons grillés et beaucoup de fromage très frais.

    A la fin du repas, une jeune femme souriante vient répondre aux questions des futurs époux qui envisagent de célébrer ici leur mariage. Quoique j’apprécie la rondeur et la musicalité de la langue serbe même si je n’y comprends pas un traître mot, j’en profite pour m’éclipser discrètement, prendre des photos du restaurant. Je retourne à ma place alors que les explications se poursuivent, et me replonge avec délectation dans l’Usage du monde de Nicolas Bouvier, emporté par l’accent serbe.

     

     

     

    11° Quelle débandade !

     

             On passe ensuite à l’église orthodoxe, à l’extérieur d’Arandjelovac, un bel édifice récent, dans des teintes jaunes, devant lequel flottent deux drapeaux serbes (des bandes horizontales rouge, bleue et blanche). Les deux coupoles de l’église sont surmontées chacune par une grande croix métallique aux branches trilobées. Mathieu et Ana escomptaient voir le pope mais il n’est pas là, ils devront repasser. Vu la chaleur, on décide de rentrer se reposer à la maison. On a la surprise de constater que la bougie qui le matin même était fièrement dressée, à l’intérieur de la maison, s’est totalement affaissée : quelle débandade… Dejan et Mathieu, qui lui aussi vient de la campagne à quelques kilomètres de Metz, vont cueillir quelques fruits dans le verger avant de faire une sieste. Je reste à l’ombre sur la terrasse et écris quelques lignes de ce qui donnera ce carnet de route, tout en me distrayant pas mal en discutant avec Ana du bon vieux temps où nous étions étudiants à Nancy, des vieilles connaissances, etc.

     

     

    12° La clairière de Karadjordje

     

             Dès qu’il fait un peu plus frais, on ressort. On laisse la voiture au bord d’une petite église orthodoxe dédiée à Saint Sava, premier serbe à avoir été ordonné archevêque en 1219 et considéré comme le père fondateur de la culture serbe. On se dirige à pied vers une petite forêt qui descend en pente douce jusqu’à une clairière. Celle-ci s’achève contre un petit mur où est fixé un bas-relief en bronze. Il représente une scène qui s’est tenue en 1804 dans cette même clairière : c’est ici que Karadjordje, Georges le Noir, que j’évoquais tout à l’heure, a déclenché la première insurrection contre l’occupant turc. Ana me traduit les vers qui accompagnent cette scène lyrique :

     

     « La terre tremble depuis l’est

    Que les Serbes prennent leurs armes

    Car le sang surgit de la terre

    L’heure est venue

    Il nous faut aller à la guerre

    - Et lorsque nous combattrons avec le sabre

       Que les  sept rois se soulèvent

       Pour nous mettre en accord

       Nous qui sommes toujours en désaccord

       Nous lutterons jusqu’au dernier. »

     

    Des mots venus des siècles passés mais qui trouvent un sinistre écho dans les tragiques événements de la fin du XXème siècle.

     

     

    13° Mode orientale

     

             Si cet endroit est un lieu de mémoire pour tous les Serbes, nul doute qu’il doit avoir une importance symbolique particulière aux yeux des ultranationalistes partisans de la grande Serbie. Sur la fresque, on constate néanmoins que Karadjordje est vêtu à l’orientale, comme un turc avant la réforme d’Atatürk. Dejan m’explique que ce n’est que sous l’occupation austro-hongroise que les Serbes adopteront le mode vestimentaire occidental. Ca en dit long sur l’ancrage oriental de la Serbie. Il faudra d’ailleurs attendre 1830 pour qu’elle dispose d’un statut d’autonomie tout en demeurant sous la suzeraineté des Ottomans jusqu’en 1878 !

     

     

    14° Dieu nous voit

     

    Au retour, on rentre dans l’église Sveti Sava, saint Sava. Comme on se surprend, Mathieu et moi, de voir des objets religieux d’une certaine valeur exposés à la vente sans la moindre surveillance, Mathieu interroge Dejan qui s’étonne à son tour de la question « il ne viendrait à personne l’idée de voler dans une église !» puis il désigne le ciel et d’un air malicieux et ajoute : « Dieu nous voit ». Ce dernier ne prend ni la peine de confirmer, ni même d’infirmer ces propos.

     

     

    15° La grange de Karadjordje

     

             Nous allons dîner dans un petit restaurant très roots, perdu en haut d’une grande colline, la Grange de Karadjordje, tenu par un couple d’une quarantaine d’années. Paysans, ils ont décidé il y a quelques années de créer ce restaurant où ils proposent exclusivement des produits de leur potager et de la viande de leur élevage. Autant dire qu’ils ne dorment pas beaucoup entre l’heure où ferme le restaurant et l’heure où, en bons paysans, ils se lèvent le matin, d’autant qu’ils sont ouverts sept jours sur sept… Dans le champs face au restaurant, deux épouvantails semblent jouer à qui tiendra le plus longtemps sans bouger. Dans un coin d’herbes, des  brebis paissent librement, alors que plus haut, on aperçoit un petit hameau. Le restaurant est tout en bois, décoré à l’intérieur, entre autres choses par une peau d’ours brun, une autre de chacal, des portraits de patriarches aux barbes et aux tenues qui évoquent énormément le Moyen-Orient, des habits traditionnels de paysans accrochés aux murs, etc…

     

     

    16° L’idée du bonheur

     

             Comme le temps est très beau, on choisit de manger à l’extérieur. « Ici, me confie le proprio avec un sourire amical, on ne reçoit que des amis ». Comme beaucoup de Serbes, il est très grand. Il a un visage en lame de couteau, buriné et énergique, des cheveux et des yeux gris. J’apprends, sans obtenir plus de précision que c’est un Serbe de Bosnie. Il ressemble beaucoup à son père, en débardeur blanc, qui le visage grave boit un coup à une petite table à côté, appuyée au tronc d’un arbre. Il nous dévisage de temps à autres ou discute avec sa femme ou avec un compère qui vient s’asseoir en face de lui. De notre côté, on se régale tandis que la nuit tombe tranquillement. A la fin du repas, je rediscute avec le proprio et son épouse, une belle femme, aux jolis traits, malgré la dure vie qui doit être la sienne. Ayant remarqué quelques ébauches de travaux d’agrandissements en béton, à l’extérieur du restaurant, je leur recommande de ne pas trop moderniser, s’ils ne veulent pas perdre tout le charme de cet endroit. Ana me traduit la réponse qu’il me donne avec un franc sourire : « on n’a pas d’argent pour moderniser, c’est ça qui fait notre bonheur !» C’est à contrecœur que je leur dis au-revoir et abandonne ce lieu au plus près de l’âme slave.

     

     

    17° Sous les étoiles

     

             Arrivés à la maison, on déplace la table de jardin côté versant qui donne sur la plaine de Choumadie. Le ciel est timidement étoilé, l’air est doux et malgré l’heure avancée, on ne se sent pas l’humeur de dormir. On reste encore un bon moment à converser autour d’un ou deux verres de rakia. Quand je demande à Dejan s’il croit que sur cette colline, d’autres Serbes sont, comme nous, le regard perdu entre les fragiles étoiles et les lointaines lumières des hameaux. Avec un large mouvement de bras, il me répond que tous sont en train de faire comme nous ! Mathieu m’avait prévenu que le Serbe est par tempérament très emphatique, « c’est leur côté marseillais ».

     

                                                  Trikess (FG)

     

     


    [1] Que le lecteur puritain me pardonne mais je me suis laissé dire que pour connaître un certain succès commercial, un récit doit forcément comporter des passages torrides et provocants…

    February 22

    1ère partie : Nancy - Belgrade

     

     

     

     

     

     

    1ère PARTIE : DE NANCY A BELGRADE

     

     

     

    1° En route pour l’inconnu

     

    Bercé par le roulis du train, j’emplis mon regard des champs et des forêts de Lorraine qui défilent devant mes yeux. Trois ans que je n’avais pas mis un pied en Europe et malgré mon infidélité, pas rancunière, la Lorraine, que j’abandonne si vite après nos retrouvailles, me transporte par sa beauté austère. Sur la petite tablette devant moi, la boule de papier alu dont j’ai extrait le sandwich au reblochon préparé par ma grand-mère « pour le voyage », une bouteille d’eau en plastique au trois-quarts vide et l’ " usage du monde " de Nicolas Bouvier en édition de poche. Trois ans en Guadeloupe et une furieuse envie de grands espaces, d’Europe avec un E majuscule. L’aventure commence en deuxième classe dans un train de nuit qui file jusqu’à Vienne en Autriche en faisant escale par Strasbourg. De là un autre train me conduira jusqu’à Budapest en Hongrie avant que je n’arrive à Belgrade en Serbie. Une jeune femme blonde, plutôt jolie, en uniforme bleu, entre dans mon wagon et me demande mon ticket avec un léger accent alsacien. Cette pointe d’accent germanique, après mon exil caribéen est déjà porteuse de dépaysement. Une petite décharge électrique d’excitation me parcourt l’échine et descend jusqu’à mon pied droit. On est encore loin de Vienne, Budapest, Belgrade ou Sarajevo et pourtant ça y est, l’inconnu m’appelle, l’aventure commence !

     

     

    2° Un reflet rêvé

     

    Après une pause à la gare de Strasbourg, on traverse des forêts de sapins sombres à l’atmosphère mystérieuse et on passe le col de Saverne dans la brume. La nuit tombe. Un train que l’on croise et comme un reflet sur la vitre, je crois apercevoir l’image chétive de la petite Jeanne de France de Cendrars. Dans le vacarme soudain qui s’éloigne aussitôt, j’imagine entendre sa voix peu assurée « dis Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? » Je m’interroge sur le fait que, à l’exception notoire de la République Tchèque, quoique étant de l’est, mes voyages m’ont toujours entraîné vers l’occident, sur les pas du soleil et des grandes migrations. Je finis par m’endormir. A mon réveil, les clochers des églises ont une forme arrondie. Je suis déjà en Autriche.

     

     

    3° Une escale à Vienne

     

    Je vais passer moins d’une journée à Vienne car je repars en fin d’après-midi pour la Hongrie. Je ne parle pas un mot d’allemand et encore moins de magyar ou de serbo-croate ! De la gare, je me débrouille en anglais pour comprendre que pour le cœur historique de Vienne, il me faut prendre l’U-bahn (le métro) et de là choisir la ligne 3. Mais une fois sur le quai, je ne suis pas plus avancé : à quelle station descendre et comment être sûr d’être dans le bon sens. Perplexe, je dévisage ceux qui comme moi attendent le métro à la recherche d’un interlocuteur. Mes yeux se posent sur une jeune fille dont les traits suscitent en moi un espoir : « disculpa, hablas español ?

    -         Si. »

     

     

    4° Paola jusqu’à Florisdorf

     

    Jeune Péruvienne, Paola est venue ici pour apprendre l’allemand. A Arequipa, elle étudie pour être guide touristique. Elle a déjà passé un an en Allemagne et travaille depuis un an à Vienne comme jeune fille au pair. Elle rentre au Pérou en septembre. Marre de la mentalité autrichienne, de se faire exploiter. Elle s’ennuie. Je la convaincs de me montrer quelques centres d’intérêts de la ville. Elle me montre deux églises gothiques à la statuaire étonnante, l’impressionnant siège du gouvernement, et Florisdorf au bord du Danube où les Autrichiens viennent faire un brin de bronzette et se relaxer. Je remercie Paola et la laisse aller à une messe catholique. Je traîne encore un peu en ville, flâne dans un parc, mange grec sur une place en écoutant du jazz en live. Il est déjà temps de retourner à la gare prendre mon billet pour Budapest et changer mes euros en forints. Je laisse Vienne sans trop de regrets. Je l’ai trouvée imposante certes, mais un peu froide et définitivement trop germanique à mon goût. Ses monuments impressionnent mais ne provoquent pas d’émotion particulière, d’élan de l’âme.

     

     

    5° Réveil dans un monde étrange

     

    Je m’endors presque aussitôt assis dans le train et n’émerge vaguement que pour tendre mon billet au contrôleur qui me le réclame et mon passeport à un douanier dont la simple présence indique que j’abandonne l’Union Européenne pour l’Europe de l’est. Je devrais m’en réjouir mais la fatigue l’emporte sur l’émotion et je ne tarde pas à sombrer à nouveau dans un profond sommeil. Lorsque je rouvre les yeux, je vis un de ces moments où on ne sait plus qui on est et encore moins où on se trouve. Redressé sur mon siège, je découvre un train totalement vide et silencieux. Après quelques longues secondes d’incompréhension, je reprends mes esprits et  m’assure que mon sac-à-dos est toujours là. Rassuré je regarde par la fenêtre. Mes compagnons de voyage ont du tous descendre sur le quai puis le train a été stationné plus loin. Je n’ai d’autre choix que de descendre sur les voies, encore mal réveillé. Je traverse les nombreux rails l’esprit embrumé, en faisant attention tout de même aux trains qui arrivent, heureusement au ralenti. Depuis la gare de l’autre côté, des hauts - parleurs diffusent des messages dans une langue aux consonances étranges… Je suis à Budapest.

     

     

    6° Victime collatérale

     

    Dans la gare, j’ai la chance de trouver un centre d’information touristique qui m’oriente vers un hôtel avec une navette gratuite. On est plusieurs jeunes à être répartis comme ça en même temps dans différents hôtels. Ainsi je voyage à côté de deux jeunes hollandaises, étudiantes à Amsterdam et qui sont sur la fin d’un impressionnant périple depuis Istanbul en passant par la Bulgarie, la Macédoine, la Croatie, le Montenegro, la Bosnie… J’interromps cette longue énumération pour avoir leur impression sur la Bosnie. Je compte pour ma part traverser cette république à pied, randonner dans la montagne surtout. Elle me le déconseillent vivement : « C’est très dangereux, les Serbes ont laissé beaucoup de mines anti-personnel. Si tu restes sur les sentiers battus tout va bien mais si tu veux t’asseoir ou planter ta tente un petit peu à l’écart du chemin…» D’un coup, mon projet s’effondre, victime collatérale de la guerre : je sacrifie mon goût du risque et de l’aventure pour ne pas finir unijambiste comme mon arrière-grand-père Albert que je n’ai pas connu, revenu avec une jambe de bois du siège de Longwy, à la guerre de 14. Il va falloir que je trouve autre chose à faire, j’ai encore le temps d’y penser. Il fait déjà nuit quand la navette me dépose à l’hôtel Hill qui se trouve sur une petite colline verdoyante. C’est un bâtiment assez colossal qui date sans aucun doute de l’époque dite communiste, au confort très sommaire. On a quand même une vue sympa sur la ville en contrebas. Je prends une bonne douche et ressors manger des falafels. Après ça, je découvre un café assez original, avec des dizaines de petites pendules et de montres qui pendent de partout… Je sors mon carnet de voyage et commence à rédiger le récit de mes péripéties. Je demande au patron de me faire goûter un alcool typique de Hongrie et il me sert de l’unicum, un bitter de couleur noire qui me plait beaucoup.

     

     

    7° Splendeur de Budapest

     

    Autant Vienne ne m’a pas enthousiasmé, autant Budapest va vraiment m’enchanter. Je flâne sans but précis et me surprend de la richesse architecturale et de la profusion de détails qui ornent les façades. L’histoire affleure partout, dans les vestiges du prestigieux empire austro-hongrois bien sûr, mais aussi par les influences slaves qui parcourent la ville et puis par l’austère architecture de l’époque pseudo-communiste et enfin par les très nombreuses statues, plaques commémoratives ou fresques qui honorent la mémoire de ses illustres habitants, écrivains et artistes notamment. Si la beauté de Budapest est incontestable, il me faut reconnaître que celle des Hongroises n’est pas usurpée non plus ! Je déambule pendant toute une journée entre palais, tramways jaunes moutardes, chateaux et peep-shows, cathédrale luxueuse, vieille trabant, synagogue et pont sur le Danube, grandes avenues et petites rues pleines de charme…

     

     

    8° Mornes plaines de Hongrie

     

    Trop courte cette escale, il faudra que je revienne. Le train s’élance mollement avec une heure et demi de retard et traverse les interminables plaines de Hongrie. Quel ennui… Aucun attrait dans ces étendues dénuées de charme. Aucun petit village typique : isolées les unes des autres, les rares maisons ressemblent trait pour trait à ces maisons sans personnalité qu’on retrouve dans les lotissements en France. Je songe à la vie des paysans magyars qui ne connaissent que ces mornes plaines. Quelle tristesse. En baillant derrière ma fenêtre, je me dis que ça doit être ici qu’est née l’expression « la platitude de l’existence »…

     

     

    9° Ana

     

    Il me tarde d’arriver en Serbie où m’attend mon amie Ana. Je l’ai connue alors que nous étions tous deux étudiants à l’université de lettres de Nancy. Ses parents l’avaient envoyée en France juste avant que les bombardements de représailles de l’OTAN ne frappent Belgrade. La Serbie venait alors d’entreprendre une sanglante opération de nettoyage ethnique au Kosovo. Issue d’une famille d’opposants à Milosevic de la première heure, elle a choisi de rester en France après l’arrêt des combats. Elle a fait de brillantes études et travaille aujourd’hui comme enseignante et chercheuse à l’université de Nancy. Moi de mon côté, il y a de nombreuses années que je suis parti de ma ville natale, pour Montpellier d’abord, puis la banlieue parisienne et enfin la Guadeloupe. Malgré tout, on a réussi à garder le contact et à préserver notre amitié. Elle a entre temps fait connaissance de Mathieu, un messin que je ne connais pas encore et avec qui elle va se marier.

     

     

    10° Sur les pas de Nicolas Bouvier

     

    Je ne suis pas très à l’aise à ma place et ne tarde pas à me lever pour me rendre au wagon-restaurant. Attention, pas un petit espace comme dans les trains français mais un véritable restaurant avec des serveurs, des fauteuils confortables, de larges fenêtres qui permettent vraiment d’admirer le paysage. Les tables, proprement nappées, sont agrémentées chacune d’un joli bouquet de fleurs dans un vase.  Je commande à boire et une assiette de crudité et me plonge dans « l’usage du monde » de Bouvier, qui raconte un voyage effectué en voiture des Balkans à Kaboul dans les années 50 avec un minimum d’argent. Ce livre est considéré comme la bible des écrivain-voyageurs. Personne comme Nicolas Bouvier pour brosser un portrait, retranscrire une ambiance, saisir l’essence d’un endroit. Un style limpide et concis, un langage épuré dont pour ma part, à mon grand regret, je suis loin. Petit à petit, alors qu’on se rapproche de la Serbie, j’ai le plaisir de remarquer que le paysage s’agrémente  de vignes, puis de petits bois.

     

     

    11° Un charpentier australien

     

    (Commencer ce chapitre me donne l’occasion de remercier solennellement le lecteur qui a choisi de poursuivre la lecture de mon récit plutôt que de se lancer derechef dans celle de Nicolas Bouvier !) Parfois, le train s’immobilise dans un village et on voit apparaître un chef de gare coiffé d’une casquette rouge, qui, d’un coup de sifflet, va redonner le signal du départ. Et puis le train finit par s’immobiliser quarante longues minutes à la frontière serbo-hongroise. Douaniers hongrois et serbes observent pendant un certain temps mon passeport qui a pris la pluie au fond de mon portefeuille en Guadeloupe alors que je redescendais de la Soufrière et dont certains tampons sont à moitié effacés. Ils finissent heureusement par me le rendre. Alors que le soleil se couche sur les premiers villages de Serbie, je sympathise avec Andrew, un jeune charpentier australien venu prendre une bière au wagon-restaurant. Après avoir travaillé sans relâche pendant deux ans en Angleterre, il a décidé de voyager pendant deux mois dans toute l’Europe. Il déploie sur la table une très grande carte et me montre où il habite en Australie. Il me donne une idée des distances et je réalise à quel point c’est un pays-continent. Comme lui aussi arrive de Budapest, je lui fais défiler les photos que j’y ai prises sur l’écran de mon appareil. Il fait de même avec le sien et j’ai la surprise de constater que plus des trois-quarts de ses photos ont été prises dans des pubs ou des bars, entouré des amis qu’il s’est fait à chaque étape. Montre-moi tes photos et je te dirai qui tu es. Sans hésitation, cet Andrew est un joyeux luron, un grand rouquin qui a sans doute des origines irlandaises ! Le wagon s’illumine bientôt alors que les bouteilles de bière vides s’accumulent sur notre table et qu’au dehors, la nuit recouvre tout de son manteau noir. Que cache-t’elle ? Comment, sous son apparente tranquillité ce pays a-t’il pu ainsi sombrer dans pareille folie criminelle ? Ce sont des questions que je ne peux pas m’empêcher de me poser. Mon voyage m’apportera-t’il quelques éléments de réponse ? Pour l’heure, l’insouciance l’emporte, je retrinque avec Andrew « à notre séjour dans les Balkans !»

                                                           

                                                               Trikess (FG)